La fabrication politique des flux de mobilité
Le rôle important de toutes ces institutions intermédiaires ne saurait faire oublier le rôle des pouvoirs dans l'orientation, voire la fabrication, des flux de mobilité. Au début du IIe millénaire, en Europe, ce sont au premier chef les seigneurs féodaux et l'Église qui se disputent la main-d'œuvre. Les ordres ecclésiastiques – notamment les Cisterciens – multiplient les fondations d'abbayes autour desquelles s'organise une économie locale, souvent dans des zones défrichées. Mais ce sont progressivement les États qui, sous des formes diverses, vont se mettre à jouer un rôle décisif dans le peuplement, en particulier en Europe orientale, dont le maillage démographique est beaucoup plus lâche qu'à l'Ouest. Au xiiie siècle, la Pologne fait appel aux courants d'immigration juive, tandis que le roi de Hongrie convie des familles allemandes et flamandes en Transylvanie. À l'époque moderne, la Prusse entreprend également une politique volontariste de peuplement. À partir de la fin du xviie siècle, au nom de considérations militaires et économiques, le gouvernement russe légalise la colonisation de fait du sud du pays par des centaines de milliers de paysans mais aussi de serfs en fuite, de criminels, auxquels se joignent des soldats prussiens déserteurs ou des immigrants venus d'Asie. Des décennies 1760 à 1830, le tsar attire également des colons d'Europe centrale et occidentale, notamment allemands, le long de la Volga, en leur octroyant une série de privilèges.
Les États redistribuent aussi la population sur leurs territoires par les créations et déplacements de capitales, par l'assèchement des régions marécageuses, par la fondation des ports (Le Havre en 1517-1523, Lorient en 1666 pour la Compagnie des Indes orientales). Vauban théorise la composition de la population requise (proportion d'adultes, de familles) pour assurer la viabilité démographique des places-fortes qu'il aménage aux frontières de la France. Loin de constituer un monopole de l'Occident, ces formules d'aménagement du territoire avant la lettre sont le propre des États forts et centralisés, tel l'Empire inca qui pratique couramment le déplacement des populations conquises ou rebelles. L'Empire ottoman organise l'émigration forcée des populations qu'il juge difficiles à contrôler après ses conquêtes dans les Balkans au xive siècle. La Chine, à la même époque, suscite plusieurs vagues de peuplement vers ses frontières septentrionales pour se préserver des invasions mongoles. Aux xviie et xviiie siècles, elle fait suivre ses conquêtes militaires (Formose, Mongolie, Tibet) de vastes migrations de peuplement. Plus pacifiquement, la migration de la capitale chinoise de Nankin à Pékin en 1421 et de même, au Japon, la fondation d'Edo comme capitale de l'ère des Tokugawa au début du xviie siècle, se traduisent par de considérables mouvements de populations.
Sur le plan économique, pour attirer ou fixer la main-d'œuvre d'un secteur, les pouvoirs royaux ou locaux, dès le Moyen Âge, recourent à l'octroi de privilèges, c'est-à-dire d'avantages (monopole sur la production d'un produit par exemple) officiellement accordés à des métiers jugés stratégiques. Le mercantilisme, à l'époque moderne, sera la théorie économique de cette pratique juridique courante. Pour ne prendre qu'un exemple dans une longue série, la municipalité de Turin accorde, en 1664, l'utilisation d'un site à un entrepreneur souhaitant importer une technique de fabrication de soie ultra-fine : son succès attirera des milliers d'ouvriers.
Surtout, sur le très long terme, c'est sur la mobilité entendue comme un facteur du maintien de l'ordre social que l'État intervient avec force. Dès après la Peste noire qui touche l'ensemble du pourtour méditerranéen au milieu du xive siècle, État et municipalités se soucient d'encadrer les pauvres itinérants, auxquels on reproche d'échapper à une intégration statutaire dans l'ordre social, et de provoquer criminalité et épidémies. Par ailleurs, comme l'indique la promulgation des poor laws dans l'Angleterre du xvie siècle, il existe une relation organique entre l'établissement des systèmes de protection sociale et le souci de contrôler les migrations : ces textes posent en effet la question de savoir qui, de la communauté d'origine ou de destination, doit prendre en charge les nécessiteux.
Les populations marginales – délinquants, dissidents, orphelins, pauvres, vagabonds (le terme se répand à la fin du xvie siècle) – sont aussi les premières concernées par les politiques étatiques de colonisation outre-mer. Le Portugal les envoie peupler l'Afrique dès 1415. L'Espagne les expédie dans l'île d'Hispaniola et dans ses possessions africaines, la Hollande aux Moluques, le Danemark, pour un temps, au Groenland. Mais c'est la Sibérie qui, à partir du milieu du xvie siècle, joue le rôle conjoint de colonie pénitentiaire et de zone de peuplement à l'échelle la plus grande. Le tsar y envoie d'abord vagabonds et mendiants puis, au xviiie siècle, les serfs récalcitrants et les prostituées. L'Angleterre, avec le Vagrancy Act de 1597, introduit le bannissement des vagabonds, qui sera appliqué à destination de la Virginie, de la JamaïqueImmigrés jamaïcains ou des Barbades. Les détenus forment une autre population touchée par les déplacements forcés. L'Angleterre en déporte cent soixante mille en Australie de 1788 aux années 1860.
LA DIMENSION ECONOMIQUE
La dimension économique de la migration n’a longtemps été abordée que sous l’angle du bilan coût/avantage pour les pays d’accueil, ou encore de son rôle dans le développement des pays d’émigration lié aux fonds qui y sont envoyés par les personnes migrantes. Avec le durcissement des politiques migratoires, un nouveau thème est apparu, celui de l’exploitation par des réseaux criminels – auxquels sont mécaniquement assimilés les « passeurs-facilitateurs » souvent migrants eux-mêmes – du besoin de franchir des frontières toujours plus verrouillées.
La thématique des passeurs sert de surcroît à masquer une forme autrement plus lucrative d’exploitation de la migration, encouragée celle-là par les gouvernements puisqu’elle sert les dispositifs de « gestion des flux migratoires ». Les formes récentes de cette gestion fournissent, depuis une quinzaine d’années, une manne qui n’est sans doute pas près de se tarir.
On pense aux profits tirés du développement de la technologie sécuritaire dans le secteur de la surveillance des frontières, mais aussi de tout ce qui ressort dans les pays d’immigration des législations sur l’accueil, l’hébergement, la détention et l’expulsion des étrangères et des étrangers. Dans les deux cas, les bénéficiaires de cette manne sont à titre principal des entreprises privées : industries d’armement et aéronautique, sociétés d’assurance, sociétés de sécurité, prestataires privés pour la gestion des visas, ainsi qu’une kyrielle d’opérateurs impliqués dans l’application des politiques migratoires et d’asile. Dans une savoureuse « recension des vautours qui se font du fric avec la machine à expulser ».
En 2009, le site d’informations alternativesInfokiosques a mis en ligne, la liste détaillée des constructeurs et des architectes de centres de rétention administrative, des prestataires de services qui en assurent le quotidien (repas, blanchisserie, nettoyage), des sociétés de transport qui convoient des expulsé•e•s, des sociétés hôtelières à qui sont louées des chambres pour les personnes retenues, ainsi que des associations qui interviennent dans les centres de rétention administrative (CRA) sous contrat et des cabinets d’avocats qui défendent les intérêts de l’administration dans les contentieux de l’éloignement.
Sur ces sujets, la production scientifique ou militante en langue anglaise est plus ancienne. Aux États-Unis, des travaux remontant à la fin des années 1990 explorent les formes prises par l’exploitation économique du phénomène migratoire en recensant l’ensemble des activités (légales et illégales, formelles et informelles) et des services qui tirent profit de la facilitation et de l’aide à la migration internationale.
|